Pierre Deschamps

Conteur


Lire - Ecouter : publications de CD, de livres et podcast


Pourquoi avez-vous choisi le conte comme premier moyen d’expression ?

Le conte est un art à part entière qui propose à celui qui veut le pratiquer une immense variété de formes et d’interprétations, au sens théâtral comme au sens philosophique du mot. Même si, à priori, il ne nécessite pas de moyens considérables pour être diffusé, si ce n’est la relation étroite qui s’établit entre le conteur et ses spectateurs, dans une attitude de grande simplicité, il est par essence accessible à tous. C’est bien là, dans ce dénuement, que se joue la partie la plus difficile, la plus exigeante : comment faire beaucoup, avec très peu ? Comment agir avec sobriété, et précision, tout en restant authentique ? Comment refuser toute forme de séduction, toute facilité en restant exigeant ? Comment renoncer à chercher, accepter de ne plus « répéter » afin de se rendre entièrement disponible pour l’instant présent ?

 

Flaubert apporte sa réponse : « Il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. »

Ce sont ces paradoxes, ces disproportions, cette diversité qui m’a séduit.

 

Néanmoins, le conte était déjà présent dans mon imaginaire depuis l’enfance. Et le fait qu’il constitue, avec les mythes, les grandes épopées et les légendes un socle solidement enraciné dans la mémoire humaine, n’est peut-être pas tout à fait étranger à cette observation…

La phrase de Peter Handke dans le film de Wim Wenders, Les ailes du désir : « Renoncer ?! Mais si le conteur renonce, l’humanité perd son enfance ! » exprime cette permanence, cette similitude entre l’aube de l’humanité et notre propre jeunesse.

 

Dès lors, il me semble que cet immense patrimoine, porteur de valeurs fondamentales d’universalité, d’humanité, d’altérité, d’honnêteté, de courage, de lucidité, d’humilité, ont traversé l’espace et le temps pour nous tendre un miroir dans lequel notre âme tente de se reconnaître.

Il y aurait donc une sorte de complicité ontologique entre l’homme et ce type de récits…

 

Au conteur revient le devoir de dire le monde dans sa multitude, et l’être dans son indicible intimité. Ainsi, il expose nos dissemblances et nos ressemblances, passe du pluriel au singulier, du populaire - au sens le plus respectueux, le plus généreux et le plus juste du terme - au raffinement le plus délicat, conscient que le beau et le bon ne sont pas toujours synonyme de vérité.

À lui de discerner, au cœur d’une apparence relativement simple et banale, un chemin, une issue, une réflexion, qui le moment venu, nous permettra d’envisager une possibilité d’espérer, pour ne pas perdre courage. Car si un héros, une héroïne a triomphé d’une situation bien plus tragique que celles que nous vivons, nous pouvons réfuter avec simplicité que l’expérience est incommunicable, que les épreuves qu’ils ont traversées ne sont que des péripéties dont nous vaincrons à notre tour.

Les histoires œuvrent en silence. Lentement, elles prennent une place semblable aux souvenirs, et à la manière d’un phénix renaissant, nous adressent des signaux. Saurons nous les percevoir ?

 

Parlez nous de votre parcours artistique.

Écriture : Ma méthode « d’écriture » consiste à rechercher un grand nombre de versions d’une même histoire afin d’en extraire « une trame », dans le but de la réinvestir pour proposer une nouvelle interprétation du récit résolument singulière, universelle et intemporelle. Au passage, à la manière d’une lentille qui apporterait une coloration originale, tout ce que j’ai pu accumuler en matière d’expériences, qu’elles soient d’ordre humaine, culturelle, prosaïque, technique, et spirituelle, apporte une touche particulière qui constitue ma signature.

 

Partage : Conter n’est pas un artisanat, mais un art. En conséquence, et même s’il existe bel et bien une technique du conteur, qui me fût enseignée par Michel Hindenoch, un travail spécifique sur « l’authenticité du propos », auquel m’a initié Frédéric Faye, rien n’aurait pu aboutir en terme de partage, et c’est là une chose qui ne s’apprend pas mais se cultive au jour le jour, sans les conseils très attentifs de Cathy Sutca et Jean-Claude Botton. Leurs regards a transformé mon regard, l’a aiguisé, afin de toujours revenir à ce qu’il y a de plus simple, de plus humain au cœur du récit.

 

Courants : Je distinguerai quatre « courants » qui ont marqué ma carrière. Et je reste très curieux de savoir quels sont ceux qui vont apparaître dans les prochaines années…

 

Il y eut tout d’abord une période d’apprentissage - même si celui-ci n’a jamais cessé - qui a duré une dizaine d’années, pendant laquelle je me produisais en solo. Renouer avec la pratique de l’art du conteur, y apporter modestement ma contribution en construisant des spectacles jeune et tout public, rechercher une identité d’artiste, créer une compagnie : La Compagnie de La Grande Ourse, œuvrer pour une certaine reconnaissance sans en être esclave, et transmettre grâce aux stages et formations, ont été mes objectifs prioritaires pendant cette première séquence.

 On me faisait souvent la remarque que mes gestes contribuaient à renforcer ma personnalité d’artiste. J’ai donc travaillé cet aspect, puis dans un mouvement synergétique, j’ai créé une forme de spectacles où la danse contemporaine venait, d’une certaine façon, se substituer à la parole ou souligner le propos. Deux spectacles ont ainsi vu le jour. Pour le troisième de cette même veine, j’ai choisi d’adjoindre au duo conteur/danseuse, une musicienne.

 

Parallèlement à cette recherche, j’ai travaillé avec trois orchestres de musique classique : Les Arts Florissants, L’Orchestre National de Montpellier-Occitanie, et l’Orchestre de Paris avec qui l’aventure se poursuit.

La rencontre avec le compositeur Jean-Pierre Seyvos, m’a permis d’élargir considérablement « ma palette », en travaillant en qualité de comédien sur un spectacle évoquant l’œuvre de Jean Giono : Le chant des arbres.

 

Aujourd’hui, quatre types de spectacles, sont présents à mon catalogue :

- les duos avec Clotilde Gilles, musicienne et conteuse, dans lesquels nous recherchons l’osmose la plus étroite entre conte, chant et musique

- La Foudre, la lance et l’empreinte, est un spectacle très largement inspiré des Métamorphoses d’Ovide, pour lequel le musicien Olivier Duperron a composé la partition 

- les spectacles avec l’Orchestre de Paris à partir des "Histoires comme ça" de Rudyard Kipling

- les spectacles en solo

 

Spiritualité : J’ai acquis la conviction que le conte, le mythe, et la légende, constituent une proposition d’élévation spirituelle. Qu’ils ont la faculté de nous « connecter » avec le divin. En acceptant de nous déplacer, de franchir une porte en forme de : « Il était une fois … », nous accédons à une autre dimension de l’esprit qui n’est plus tributaire des vicissitudes humaines. Il souffle à cet endroit un vent de liberté où tout est encore possible, où une chance, une demeure, un chemin, une joie nous sont offertes.

Spectacles jeune public

Spectacles tout public

Stages et formations


Crédit photos : Annie Bossut, Christophe Péan, Pierre Deschamps